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Didier Ben Loulou
Commande photographique sur les Chapelles de Corse.

Quand Didier Ben Loulou a été invité à photographier les édifices où ont été peintes ces fresques édifiantes et rassurantes, c'est aux entours des chapelles qu'il s'est intéressé. Ses photographies sombres insistent sur la part de mystère qui est toujours liée aux lieux de culte; ses images de pierres rongées de lichen rappellent qu'il n'est d'édifice consacré à l'esprit qui ne doive s'ancrer dans la matière, d'aspiration de l'âme qui puisse ignorer les servitudes du corps. Sur un mur veille un lézard redoublé de son ombre, un arbre mort dresse pathétiquement ses branches brisées sur le ciel, des tombes érigent leur croix dans la pénombre. Reptile, arbre, tombes sont à contre-jour, tout comme les visiteurs, souvent vus de dos, tournés vers une autre perspective, une autre lumière que celles que peut voir le spectateur de ces images. Autant de symboles de l'inquiétude et de l'espérance qui habitaient ceux qui fréquentaient ces chapelles et ceux qui attendent maintenant sous leur égide l'heure de la résurrection. Les fleurs, pourpres et or, qui semblent naître de l'ombre suggèrent que cette attente n'est pas vaine.
Jean Arrouye


La série de Didier Ben Loulou se répartit en un ensemble de plans d'échelles et de focales différentes. Elle est construite comme le serait un texte qui, interrompu dans son fil par des remarques en annexe à son idée centrale, est soutenu par ces détours. Du sol au ciel, l'objectif rétrécit ou élargit son champ pour fixer des détails sans importances - des pierres, des fleurs, un arbre, pour surprendre de rares passants ou prendre du recul à l'abord des chapelles. La promenade photographique évite la présence complète des édifices et c'est à peine si l'on reconnaît sur deux images le clocher et la façade de San-Nicolao de Sermano, assombris par un fort contre-jour. À contre courant d'une visée documentaire, cette démarche s'accomplissant par touches successives et par prélèvements infimes procède à sa manière à un inventaire original: celui des causes possibles de la fixation du sacré dans une terre. La méthode visuelle employée provoque un renversement de l'apparaître: nous ne voyons pas les chapelles dans leur contexte paysager austère ou majestueux, mais l'intention qui les a fait naître fondée sur quelques détails essentiels: luisance des lauzes qui recouvrent les toitures, la présence du soleil signalée par un lézard sur le qui-vive, celle des morts dans leur tombe, des fleurs et des immortelles, la force de la couleur du ciel et du reflet du site en son entier dans le regard de quelques touristes de passage. Quelques photographies rassemblent un microcosme dans un format carré; des vues consacrées à la matière minérale font s'accorder entre elles des strates et des marbrures; une autre s'arrête en contre-plongée sur une contiguïté brusquée entre les pierres brutes d'un muret et la pierre polie de Murato; d'autres encore qui intègrent la silhouette immobile d'une chapelle dans leur champ placent au premier plan une végétation saisonnière sauvage et envahissante. Parfois, au contraire, un plan large dégage une présence isolée: cela peut être un arbre squelettique étirant ses branches comme une généalogie dressée entre terre et ciel ou un visage humain -prophète de passage sous un ciel d'orage ou une jeune fille enivrée par l'excursion-, qui ajoute sa part de mystère parmi ces apparitions sanctifiantes. Toutes ces réalités collectées font signe en direction des forces antagonistes qui sont à l'origine des chapelles: la matière, la vie et la mort. Pour que la photographie retienne son idée autant que ses impressions sensibles, Didier Ben Loulou choisit un procédé de tirage qui donne à ses images des couleurs éclatantes mais retenues. Le tirage Fresson auquel il a recours imbibe de couleurs les fibres d'un papier épais, et l'effet produit, né du contraste entre l'éclat et l'affadissement, incite le spectateur à revenir sur sa propre réception de l'image, ce qui dégage un temps propice à la réflexion. Dans cette série d'images, en effet, comme dans celle de Vézelay, l'exploration du site sacré, attentive à des détails vus comme des signes fragmentaires d'une présence, participe d'une forme visuelle de la méditation. Ainsi, ce regard qui organise des mondes en différents recoins de monde, ce regard du photographe présent et invisible qui scrute l'absence au plein coeur du visible n'est pas sans annoncer la présence illisible du divin pour qui ne sait pas voir. Le sacré qui intéresse Didier Ben Loulou concerne ce Dieu dont parle Emmanuel Levinas, transcendant jusqu'à l'absence, jusqu'à la fusion possible avec le remue-ménage du « il y a ».
Robert Pujade


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