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Didier Ben Loulou
Rendez-vous : Yasmine Youssi, Didier Ben Loulou, in Paris Photo n°14/15

Traduire la réalité immédiate d'une ville trois fois millénaire, tel est le projet entrepris par Didier Ben Loulou en 1993, et qui sera présenté à Paris cet été au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme. Ni documentaire ni reportage, son travail joue avec les fulgurances de la ville traversée par la lumière, aux couleurs exacerbées. Né à Paris, Didier Ben Loulou vit et travail en Israël depuis 1981. De Jérusalem, il nous envoie des images fragmentées, métaphores d'une ville en proie à un conflit millénaire. Rencontre.

Paris Photo. Comment êtes-vous venu à la photographie ?

Didier Ben Loulou. Jeune, relativement jeune. A l'adolescence, je peignais, je faisais des collages, et j'ai fait de la photographie par besoin de liberté, d'aller vers les autres, le monde, d'être le plus proche possible de la vie. A cette époque, il n'y avait aucune attitude réfléchie. C'était un simple besoin instinctif, d'être dans l'épaisseur du réel.

Qu'est-ce qui vous a poussé à vous installer à Jérusalem en 1993 ?

J'avais déjà fait un séjour dans les années 80 et, en 1993, j'ai décidé d'y retourner. Être à Jérusalem c'est un peu se sentir dans l'oeil du cyclone, au centre d'une mosaïque humaine, au carrefour de toutes les convergences et de toutes les divergences. Cette ville me fascine autant qu'elle m'interroge sur la foi, les mythes et l'histoire. C'est pour moi un territoire d'exploration sans fin.

Comment est né ce projet ?

Il se construit à côtés des lieux saints, dans la vieille ville. Jérusalem est une ville multiple, trois fois millénaire et trois fois sainte dont l'épicentre est le lieu par excellence où se confrontent deux mondes: la Jérusalem terrestre et la jérusalem céleste. J'essaie de reconstituer, par séries d'images, le conflit millénaire et apparemment sans issue, auquel cette ville est confrontée. La photographie devient ici l'instrument d'une reconstitution exigeante sur le territoire de l'origine du mythe et de l'histoire. Cette recherche photographique ne se veut surtout pas un reportage et encore moins un document distancié ou typologique; mon propos est de jouer des pluralités mêmes du lieu, pour mieux le déconstruire en essayant d'entrevoir le récit originel des gestes et des sacrifices.

Pourriez-vous me dire de quelle manière vous travaillez ?

Je travaille la réalité immédiate, telle qu'elle s'avance vers moi. Il y a comme une urgence d'aller droit aux choses directement et sans trop de préambule réflexif. Je ratisse, je quadrille, j'arpente la ville, son sol, comme pour désenfouir son secret. J'avance en essayant de sentir tout à la fois, je suis dans un état de tension intérieure et j'essaie, dans ces moments-là, de pulvériser le réel, le vider, le doubler en fulgurances ou en éblouissements.

Quelle a été la plus grande difficulté rencontrée pour traduire cette ville ?

La première difficulté pour moi a été de construire ce travail avec le temps comme partenaire. Il s'agit d'années de recherches, de déambulations sur les même lieux. Mais aussi, il y a la confrontation quotidienne avec une certaine violence, la haine de part et d'autre, alors je deviens une sorte de passe-muraille, allant d'un d'un quartier à un autre, traversant les frontières invisibles, pour essayer d'entrevoir dans le réel la faille, l'interstice dans lequel je vais puiser mes images.

Vous dites que c'est une ville aux frontières invisibles. Est-ce que vous pourriez m'en dire plus ?

Ce sont toutes les frontières qui quadrillent la ville intra-muros entre les différents quartiers. On peut traverser ces frontières sans s'en rendre compte or si je suis musulman je n'ai pas la même attitude dans le quartier juif, et vice versa. Seule une reconstitution au quotidien peut décrypter ces frontières, ces espaces intermédiaires, ces points de jonction névralgiques. Puis il y a surtout ces frontières très fines, entre le sacré et le profane, entre les passions spirituelles et les passions nationalistes, entre la foi et le fanatisme.

À travers cette ville, quel sens donnez-vous à vos images ?

Je tente de montrer à travers mes images que cette ville n'a d'autre fonction que de présenter au regard un fragment d'univers concentré. Dire, jusque dans le plus douloureux morcellement de la ville, l'universel. Le matériau de base de mes images que sont les visages, les corps, les ombres et les pierres disent, d'une certaine façon, le constat de l'universelle souffrance. En fait, je me sers de cette ville comme d'un microcosme. En même temps, je sais que ce travail ne peut exister que si je ne l'enferme pas dans un quelconque rétréci identitaire ou territorial. Il faudrait que ces images puissent être lues comme si elles pouvaient provenir d'autres lieux, d'autres mémoires, d'autres visages.

Pourquoi le fragment dans vos images ?

Le fragment introduit un parasitage et un brouillage de la lisibilité même de l'image. Il oblige à un autre point de vue, à un hors-cadre dans le cadre et permet un recentrage du champ de vision. Mais c'est surtout par excès de visible que le fragment s'est imposé. Il m'aide à piéger l'infime de ce qui est aux marges du sacré et aux confins de la ville.

L'élément du sacré est finalement peu présent dans votre travail ?

Bien au contraire! Il est là. C'est le fil conducteur de mes images. Mais il est loin de tous les symboles usités qu'offre la ville. Le sacré peut se trouver dans un visage portant toute la fatigue du monde, dans le geste suspendu d'un enfant qui joue, sur une pierre aux lettres érodées. Il est le quotidien et la matérialité même de la vie. Il est aux antipodes de tous les ressasseurs en eschatologie.

Comment apparaît ce qui unit les hommes à Jérusalem dans votre travail ?

Ils sont unis et désunis par cette même source et origine commune, le monothéisme, qui fonde la ville de Jérusalem. Le défi, pour moi, est de déchiffrer, image après image, les déchirures, les fractures qui hantent le moindre mètre carré de la ville. Mais cela doit se faire pour qu'il y ait unité dans mon travail, non dans une lecture frontale, mais transversale, des êtres et des lieux.

Parlez-moi de l'exposition au musée d'Art et d'Histoire du judaïsme.

L'exposition Jérusalem, traverse et marges regroupe mes différentes séries d'images: les visages, les écritures, les fragments. Elle se compose de 70 tirages de différents formats. Nicolas Feuilllie, commissaire de l'exposition, en a été l'initiateur. C'est une sélection d'une dizaine d'années de parcours.

Avez-vous le sentiment d'appartenir à une famille de photographes ?

Je ne me sens appartenir à aucune filiation. Cependant, j'ai longtemps regardé certaines oeuvres des grands de la photographie: celles d'Atget, Helmar Lerski et sa métamorphose par la lumière, Auguste Salzmann, Bill Brandt, Brassaï, Alvarez Bravo... Mais la peinture m'a plus appris encore. Regarder un Rembrandt, un Caravage ou un Rothko reste pour moi une véritable leçon d'humilité.
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