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Didier Ben Loulou
« Pour comprendre Jérusalem », entretien avec Noémie Toledano, Information juive, décembre 2008

Le photographe Didier Ben Loulou a sillonné pendant plus de quinze ans la vieille ville de Jérusalem pour tenter d’en percer les mystères. Le résultat est probant. La ville trois fois sainte livre ses secrets: une violence et une beauté rarement capturée par l’oeil humain. Les photos de ce long travail sont réunies aujourd’hui dans un livre et une exposition à Paris.

Comment est née votre passion pour la photographie ?

Quand j’étais encore lycéen à Paris, au début je voulais être peintre puis très vite la photographie s’est imposée à moi. La technique n’a jamais été pour moi d’une grande utilité, ce qui qui m’intéresse dans une démarche artistique quel que soit le médium, c’est plutôt le souffle, l’énergie à l’intérieur du travail.

Vous avez fait le choix de ne pas être reporter, de ne pas travailler pour une agence, pourquoi ?

Quand j’ai commencé à faire des images au début fin des années 70 et 80, je détestais cette imagerie du pseudo baroudeur, cette monstration qui ne disait rien. Il me semblait au contraire qu’il y avait parfois un voyeurisme malsain et une complaisance vis à vis de ce qui était visé. C’est une vision photographique qui me semblait usée avec toute cette orthodoxie du noir et blanc etc. Garry Winogrand, un photographe américain disait “quand je vois un Cartier Bresson dans mon viseur je bascule l’appareil!” Il n’en demeure pas moins qu’il y a de grands reporteurs, je pense au travail de Gilles Peress sur le Rwanda et les charniers dans l’ex Yougoslavie.

Tel-Aviv, Jaffa et maintenant Jérusalem. Qu'est-ce qui vous inspire tant dans les villes?

D’abord je vis dans les lieux que je photographie. Je ne me parachute jamais à un endroit ou au coeur d’un conflit si je ne parle pas la langue et si je ne connais rien ou presque à la culture de ce pays. C’est ma façon à moi de travailler. Je crois aussi à un regard, une vision qui se construit sur des années. À Jaffa et dans son quartier D’Adjami ainsi qu’à Jérusalem ce sont des projets qui se font sur des territoires qui dépassent leur simple géographie. Ils sont pour moi des microcosmes, des lieux emblématiques sur lesquels je parle d’humanité.

Huit ans pour Jaffa, quinze ans pour Jérusalem. Pourquoi consacrer autant de temps à un sujet? (Le regard du photographe sur son sujet change-t-il à travers les années ?)

Je travaille lentement bien que je fasse des images chaque jour. J’ai un besoin profond de comprendre ce qui se passe autour de moi, d’avancer image après image vers les visages, les corps, les lieux que je photographie. C’est une déambulation, une errance faite de solitude. Le chaos du monde se regarde dans une forme de retrait et pour arriver à faire des choses qui tiennent aux murs ou dans un livre il me faut vivre cette expérience là. Sinon il me semble qu’on tombe vite dans le tonitruant, le superficiel, la petite marchandise culturelle.

En 15 ans vous avez dû amasser des milliers de photographies. Comment avez-vous choisi celles qui figureraient dans Jérusalem ?

C’est une distillation qui se fait là aussi sur le temps. Ce que j’ai fait durant toutes ces années à Jérusalem c’est d’essayer de comprendre les enjeux religieux, c’est-à-dire les questions d’héritage mais aussi de constater que les mythes bibliques irriguent encore et toujours le présent et l’inconscient collectif. L’instrument photographique, outil somme toute d’une grande simplicité, permet de rendre compte de ces notions quasi prégnantes dans le quotidien des gens. Photographier cette ville de Jérusalem c’est tenter de remonter à l’origine, à la matrice des choses, en essayant de décrypter les gestes d’une mémoire lointaine et inconsciente des êtres.

Votre Jérusalem est loin des clichés touristiques, parfois même violente. Quel est le message de vos photos ?

J’ai vu beaucoup de douleur à Jérusalem et pour moi cette ville devrait être une sorte de laboratoire pour l’humanité, un lieu de paix et de dialogue et de partage. Il n’en est malheureusement rien. Pourtant j’y rencontre des gens comme nulle part ailleurs. Ce livre raconte à sa manière, mes espoirs, mes craintes mais aussi une certaine folie du religieux quand il devient doctrinaire et fanatique. J’ose espérer qu’un jour Jérusalem puisse devenir cette ville où les uns et les autres puissent vivre dans une sorte de paix et de respect mutuel.

Comment est apparu le thème de l'écriture dans votre travail ? Dans le livre on retrouve plusieurs photos de tombes. Les morts ont-ils plus à raconter au photographe que les vivants ?

Parce que les textes en hébreu m’intéressent, j’aime lire la bible comme mes ancêtres l’ont fait pendant des millénaires. Je crois à une partie de cet héritage et de cette mémoire. J’appartiens à ce petit peuple qui malgré la Shoah est encore plein d’énergie, de créativité. La lettre en est son symbole, elle est là de toute éternité. Ce travail sur les lettres peut sembler très simple en apparence, mais je dois vous avouer que c’est peut être le projet qui compte le plus à mes yeux autant sur le plan intellectuel que plastique. Le cimetière se dit la maison des vivants en hébreu. J’essaie d’entamer un dialogue, une réflexion en images sur la trace, sur les noms, le Nom, l’effacement, la perte, l’absence.

Les deux dernières photos du livre sont une porte ouverte sur la ville et un arbre en fleur. Une note d'espoir ?

Il vous faudrait lire Jérémie...

Parlez-nous de votre travail à Athènes. Comment et pourquoi avez-vous choisi le lieu et le sujet ?

J’ai eu besoin d’une rupture après toutes ces années de recherche en vieille ville de Jérusalem. J’étais arrivé au bout de quelque chose. J’ai voulu peut être aborder l’autre rive, l’autre versant de notre civilisation Athènes mais par son coté le plus inhabituel, la modernité. Ce nouveau projet est de mettre en perspective l’histoire ancienne et classique parasitée par les problèmes liés aux flux migratoires, aux pollutions, aux "marchandisations" des êtres et des corps. C'est une manière de dire que la Grèce n’est déjà plus la Grèce, qu’elle devient une part de l’Afrique, de l’Asie, une humanité d’exploités et d’esclaves est en marche.

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