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Didier Ben Loulou
La grande patience / Catherine Chalier

Les lettres sont patientes, dans leur impuissance à s’imposer au regard et à l’esprit des hommes elles peuvent attendre des années, voire des siècles, perdues dans les herbes, cachées sous la mousse qui recouvre les pierres tombales, confondues avec la terre, ou encore recouvertes de la cire d’une bougie effondrée sur elles, qu’un passant leur accorde un peu d’attention. Leur juste place, la place qu’elles aiment, n’est-elle pas au creux de mains humaines, chaudes et bienveillantes lorsqu’elles tiennent un livre ou un cahier ? N’est-elle pas dans des habitats protégés, des maisons, des écoles, des lieux d’étude et de prière ou encore des bibliothèques, là où le regard humain curieux et souvent insatiable vient à elles pour y déchiffrer d’immenses secrets ? Didier Ben Loulou nous met toutefois en garde contre une trop grande confiance en cette réconfortante et peut-être naïve pensée. C’est là un miracle, nous dit-il, car très souvent au contraire, les lettres sont abandonnées, oubliées, blessées et jetées dehors, comme si les mains s’étaient lassées de les tenir et les regards de les déchiffrer, comme si leur présence était devenue de trop dans les demeures des hommes. Or, une fois vouées à la solitude de la terre, à l’affolement ou à la lassitude de la végétation, ou encore aux efforts animaux pour s’incruster en elles, elles subissent mille et un dangers. Il leur arrive d’être presque anéanties sous la force d’une flore bien décidée à reprendre ses droits sur elles, d’être violentées par l’ardeur du soleil et par la force des pluies, par la malfaisance du feu et aussi par la colère ou par la haine des hommes lorsqu’ils les cassent ou les déchirent sans se soucier de la fin du monde qu’ils provoquent. Aucune lettre n’échappe à cette peine immense et à ce ravage, même les plus fidèles, même celles qui, gravées ensemble sur une dalle de pierre, restent près d’un défunt, offrant à son corps enseveli dans la terre, une ultime protection : celle de son nom. Tant de lettres unies en mots et en prière pour promettre de ne jamais quitter les morts après que les vivants soient, depuis longtemps, tous retournés vaquer à leurs occupations, se sont effacées, sous le poids de l’indifférence, de la paresse à les réparer et à en maintenir le tracé à vif ou encore de la morgue mise à exister, en tout cas d’un destin plus fort qu’elles, qu’il semble vain de chercher à savoir, grâce à elles, qui se trouve enterré là.

Ces lettres devenues anonymes, fatiguées et douloureuses, auraient donc été détachées de l’arbre de vie qu’est pour elles un regard humain quand il se pose sur elles, curieux de libérer l’esprit que, dans leur grande fragilité, elles abritent. Pourtant il faut aussi envisager une autre hypothèse et se demander si, à se retrouver ainsi au cœur de la création cosmique et naturelle, les lettres ne recouvrent pas leur vocation originelle qui, selon certains livres très vieux et très sages, consiste à aider Dieu dans Sa geste créatrice. Les lettres, chuchotent les mystiques, sont Ses outils de base, Il les a toutes convoquées lorsqu’Il a décidé de créer le monde, avec amour et justice Il les a agencées en mots qu’Il a ensuite prononcés pour que la merveille du monde soit. Sans elles, Il n’aurait rien pu faire, sans elles donc la création retournerait au tohu vabohu. On peut se demander alors, en tendant l’oreille vers ce secret décisif qui nous vient des très anciens livres juifs, si les lettres qu’a aperçues le regard aigu et sobre du photographe, lors de ses promenades, n’ont pas quitté de leur plein gré les habitations humaines pour aller s’exposer, nues et faibles, aux plaintes de la terre, aux aléas intempestifs des saisons et au ciel trop silencieux, afin de proposer à Dieu d’agencer dès maintenant grâce à elles une création plus heureuse. On ne peut en tout cas pas écarter cette éventualité en contemplant les images de Didier Ben Loulou car, pour solitaires et soumises à tous les risques qu’elles soient, ces lettres plaident encore, humblement mais fermement, la cause de la vie et d’une alliance qui traverse toute la création.

Ainsi, sur plusieurs images, l’affinité des lettres avec le sort ultime des humains joue son va-tout car leur tracé fragmentaire, insistant et rebelle, hante encore les restes de pierres tombales jetées n’importe où. Il résiste à la cynique indifférence ou au refoulement de l’effroi qui s’empare souvent des vivants de maintenant face à ce qui, ici même, leur rappelle impérativement la mort. Tant de cimetières furent engloutis par le temps, dévastés par la violence de l’histoire ou simplement laissés à l’abandon, malgré les promesses de fidélité, que les lettres gravées jadis sur les tombes dans le désir de faire durer le souvenir d’un homme, d’une femme ou d’un enfant, se sont détachées les unes des autres. Sous la force du vent, elles se sont égarées, loin du mort, elles sont retombées plus loin, au milieu d’un champ ou d’un chemin inutile. Pourtant certaines n’ont pas voulu se séparer, telles ces cinq lettres qui, restées ensemble sur un morceau de pierre cassé et surpris de se trouver là, parlent encore d’un adieu aimant, béahava (avec amour), dont nul ne sait plus qui il visait. Ces lettres sensibles et affectueuses, mêlées à une végétation aride et presque désolée, gisant au milieu des cailloux et des tiges verticales de plantes trop angoissées pour éclore, sont également menacées par des nuages qui semblent s’avancer vers elles. Car il ne faut pas s’y tromper, ce n’est pas seulement sur le pan de ciel bleu que cette nuée veut la victoire, mais aussi sur ces lettres trop délaissées pour se défendre. A quoi sert donc en effet un amour jeté à terre ? Mieux vaut l’emporter au ciel où il retrouvera peut-être celui ou celle à qui il était destiné. D’ailleurs le Dieu caché dans la nuée lorsqu’Il parlait à Moïse n’est-Il pas outré de tant d’abandon ? Ne préfère-t-Il pas envoyer ses nuages recouvrir ces lettres si, décidément, leur amour ne s’adresse plus à personne ?
Mais ce constat est trop sévère et unilatéral puisque Didier Ben Loulou a bien remarqué les petites pierres modestement déposées sur de très vieilles tombes qui, elles aussi, regardent le ciel. Or, selon la coutume juive, ces cailloux, ramassés au hasard ou préparés avec soin, disent la fidélité, sinon l’amour, d’un passant pour celui ou celle qui gît là.  Tels sont ceux qui se trouvent posés sur cette tombe où on lit le mot baroukh (béni) et le  prénom Naftali. Ils s'allient aux lettres pour évoquer la fragilité propre au don du souvenir et tenter précisément de lui conférer l’invulnérabilité de la pierre. Les collines au loin ont beau être parcourues de sentiers qu’il faudra emprunter au retour pour renouer alliance avec la vie plutôt que de rester sidéré devant une tombe, le passant a su, ne serait-ce qu’un bref moment, s’en détourner ou les prendre à rebours, jusqu’à braver l’impureté de la mort. Avec simplicité et discrétion, caillou en poche, il est monté vers les lettres qui lui parlent encore de celui ou de celle qu’il a désiré honorer ce jour là.  Bientôt, il est redescendu, non sans se laver les mains pour pouvoir par leur intermédiaire toucher les corps vivants, prendre des livres, montrer de ses doigts tel ou tel verset bienveillant, ou encore tracer des lettres soucieuses de faire prévaloir la vie sur la mort.
Ailleurs, sur certaines images, des silhouettes noires se détachent, marchant lentement, et peut-être pesamment, parmi des tombes sous des nuages cachant en partie le bleu du ciel, un bleu ardent qui laisse pressentir une issue autre que l’engloutissement dans la terre. Mais il n’est pas sûr que ces hommes s’en aperçoivent car, absorbés par leur peine, par leur tâche ou par leur prière, ils ne lèvent pas la tête. Didier Ben Loulou les a probablement suivis car, une fois encore, un peu plus loin, il les a aperçus lorsque, parvenus à leur but, ils entouraient une tombe qui avait absorbé tout le bleu du ciel contraignant celui-ci à se noircir sans pitié. Mais qu’en savent ces silhouettes absorbées par des gestes dont la signification reste énigmatique au profane ? Pourtant lorsque l’un d’entre eux pose le front sur sa main qui touche la pierre, en se courbant vers elle, en s’absorbant corps et âme en cet unique instant, tandis qu’une boucle de ses cheveux se détache du ciel qui s’est un peu éclairci, ne peut-on parier, en toute certitude, que ses lèvres murmurent une des plus antiques prières humaines? Une prière de désolation face à la mort, une prière d’intercession peut-être, voire une prière indocile, rétive à ensevelir l’espoir.
C’est peut-être sur la tombe d’un sage ou d’un rabbin miraculeux que ces hommes sont venus se recueillir, les mains nues, dans leurs habits immuables et le cœur attiré, magnétiquement, par ceux qui dorment et qui savent désormais ce que nous ne savons pas. Mais ne faut-il pas donner une concrétude plus sensible que celle des mots d’une prière à ce qui relie, mystérieusement, les vivants et les disparus? C’est ce qu’éprouvent ceux qui, sur une tombe, allument des bougies entourées de verre pour mieux honorer la mémoire des morts, comme s’ils voulaient ainsi se persuader de leur disparition. Les lettres tracées sur le verre perdent toute autonomie alors, dociles et nostalgiques, elles acceptent d’être subordonnées à cette silhouette entourée de son châle de prière, de son talit, ou à ce visage maladroitement dessiné dans un ton bleuté qui se confond presque avec celui de la pierre tombale. Tous ces vivants de jadis ont-ils besoin de ces inscriptions et de ces dessins ? Nul ne l’affirme, mais la fidélité humaine, elle, en a grand besoin. Elle ne peut se contenter d’images mentales quand l’ange de la mort a réclamé son dû, et elle s’efforce de croire que les lettres, la flamme d’une bougie, et l’esquisse d’un visage sur un support matériel ont le pouvoir de retenir un peu l’insatiable appétit du néant. Mais n’a-t-il pas gagné sur cette autre image où une bougie du souvenir dans une boite en métal bleu, sur lequel on peut lire le mot hasidim, a succombé au grand froid de l’indifférence humaine puisqu’elle se trouve égarée parmi des fleurs jaunes presque fanées ? Ces fleurs ne savent que faire de cette boite et de ces lettres, elles n’ont pas appris à lire et leur propre désolation leur suffit. Pourtant la boite paraît vouloir s’enfoncer en elles, s’accrocher à leurs tiges de façon incongrue, comme si elle savait qu’elle ne sert plus à honorer quiconque et que, dans la honte du mensonge que l’ingratitude humaine leur fait porter, les lettres écrites sur elle à la hâte tentaient de s’y cacher à jamais.

Dans son indigence propice à tant de sévices, le sort des livres esseulés, déchirés, brûlés parfois ou encore rescapés d’un naufrage, ne dérangerait personne sans l’acuité du regard de Didier Ben Loulou. Jusque dans leur dénuement extrême, il rend en effet visible leur beauté perdue, violentée et étouffée par des sédimentations aussi rudimentaires qu’efficaces à donner le sentiment de la déchéance. Poussière, peinture lézardée, pages arrachées, encre effacée par une pellicule noire et ocre produite par la flamme d’une bougie sans doute en mal de combustible, tout cela ne plaide-t-il pas la cause d’un temps révolu et de l’empressement humain à tourner la page des adieux ? Pourtant, ce parchemin craquelé qu’un gros caillou, partiellement recouvert des restes d’une peinture bleue, posé sur une pierre dont les couleurs s’écaillent à tel point qu’on ne sait plus bien de quoi il s’agit, n’est-il que misère? Le photographe a su en tout cas apercevoir la profonde clarté qui monte encore de son fond blanc, malgré les marques sombres qui l’enserrent, et il s’est empressé de lui donner l’asile de son regard pour nous permettre de le découvrir à notre tour. Cette luminosité étonnante, qui persiste malgré la tonalité crépusculaire, permet de déchiffrer des lignes en lettres cursives, fermement tracées où l’on lit des mots comme, « nefesh » (âme) ou encore « torah », des mots rescapés et agencés en phrases qui ne se résignent pas encore à disparaître. Car qui sait… quelqu’un viendra peut-être qui se souciera d’eux ?
Même ce livre ouvert, posé sur une tombe bleue et qui s’affaisse de plus en plus vers la terre, conserve sa beauté. Sa trame, épaisse, ferme et régulière, garde une étonnante dignité, elle résiste encore à son propre poids et au vent qui, conjugués, la poussent vers le bas. Nulle main humaine ne vient au secours de ce livre pour le relever, nul œil ne se pose sur ces lettres épuisées qui, à y regarder de près, parlent d’ailleurs de la vanité (hevel) de l’homme. Comme si les heures de vie humaine incorporées dans ce livre - les heures consacrées à dessiner ces lettres, à les assembler en mots et en phrases,  à les imprimer sur des pages ensuite reliées en livre - se trouvaient méprisées et criaient encore à l’injustice. Or si le photographe leur prête la subtilité de son regard et de son art, voici pourtant que son image éveille soudain la pensée qu’en l’absence d’une voix qui réponde à l’appel des lettres, même la délicatesse d’une contemplation ne suffit pas à les sauver. Car à quoi sert par exemple, comme le montre une autre image, de graver les lettres qui disent le bonheur qu’il y a à suivre le chemin de la Torah sur deux pierres semblables aux pages d’un livre, en escomptant leur octroyer ainsi une solidité à toute épreuve, si manque la voix qui, prononçant ces mots, permet qu’ils touchent, en chacun, son point de vie le plus intime, celui qui, toujours, promet une naissance nouvelle ?

Ces lettres hébraïques, carrées ou cursives, viennent à nous depuis le temps très lointain où  des hommes en inventèrent la graphie sur les terres âprement disputées du Moyen-Orient. Sur plusieurs images, elles se trouvent d’ailleurs exposées au souffle brûlant de son paysage en proie à l’intensité de la lumière mais aussi aux passions qui déchirent les hommes. Cependant si, furtivement, le photographe nous permet de discerner les murailles qui entourent la vieille ville de Jérusalem, le dôme du Rocher ou encore le mont Sion et le sentier qui descend du mont des Oliviers pour remonter vers la vieille ville, ce n’est pas pour parler de ces conflits. Etrangement il semble que, sous la force silencieuse de ces lettres, même mutilées et cassées, une trêve soit advenue. Ces deux passants qui paraissent deviser sereinement sur un chemin qui, en contrebas, longe un cimetière, pensent-ils à elle ? Au-dessus d’eux, sans qu’ils la voient, se trouve une vieille tombe dont les couleurs, blanc, brun et orange, imposées par la durée, se mêlent avec lassitude et sans souci d’harmonie. Quelques lettres, presque effacées, y sont gravées qui ont été lues récemment sans doute, voire murmurées avec amour ou respect, puisque des cailloux posés sur la pierre témoignent d’une visite humaine. Mais ces hommes qui cheminent ne s’en soucient pas, ils préfèrent jouir de l’instant du monde qui passe avant qu’il se referme sur eux. Leur pas tranquille est aussi alors un défi à la haine et aux combats qui, si souvent, font peser sur les jours la menace d’une fin brutale et sanglante. Et voici ce jeune homme à la peau brunie par le soleil intense, aux cheveux d’un noir profond appuyé sur le rebord d’un mur et tournant le dos à une vieille tombe sur laquelle quelques cailloux sont posés, il contemple le sentier qui monte vers un destin qu’il voudrait sûrement meilleur. En cet instant toutefois, il s’accorde à lui-même cette trêve et il admire simplement ce qui est. Il sait que, derrière lui, une tombe déjà bien ébréchée, recouverte de lettres carrées et de quelques cailloux, fait mémoire d’un lien antique entre l’hébreu et ce paysage là, mais peu lui importe maintenant de s’en réjouir, d’y réfléchir ou encore d’en discuter.
Seule cette veste rouge, poussiéreuse et un peu sale, jetée sur une pierre tombale presque à la verticale et sur laquelle une inscription hébraïque se laisse lire sans mal, introduit une note inquiétante dans ce cimetière. Au loin on distingue des cyprès puis, plus haut encore, les murs de la vieille ville de Jérusalem. Mais cette note d’un rouge trop flamboyant alors même que le ciel s’assombrit nous alarme. Signifie-t-elle qu’une trêve au milieu des passions déchaînées reste toujours éphémère, sauf pour ceux qui, ensevelis dans la terre, en ont fini avec les coups et les blessures ? Ou, pire encore, veut-elle nous dire que les vivants ont décidé d’annexer les morts à leurs combats sans fin ?  

S’il est vrai, comme le plaident les mystiques, que chaque lettre cache un monde et que la création repose sur une trame linguistique, on est pourtant en droit d’aspirer à ce que la présence des lettres au cœur de ces paysages porte en germe une réalité moins rude. A la façon dont Job assure que « pour l’arbre il est encore un espoir ; si on le coupe il peut repousser, les rejetons ne lui manquent pas » (…) « il suffit qu’il sente l’eau pour reverdir et produire un branchage » (14, 7, 9), on voudrait tant qu’il y ait là, sur cette terre, encore un espoir pour les lettres, pour les hommes et pour tout ce qui y vit. Le mélange des lettres à un sol voué aux  intempéries de toutes sortes, ne pourrait-il pas, par la grâce d’une étrange alchimie, faire éclore de nouvelles combinaisons de mots ? Des mots qui, par exemple, seraient capables d’attiser le désir de vivre en goûtant mieux le parfum de la paix et du bonheur partagé avec d’autres.
Cette pensée vient à l’esprit en regardant les coquelicots qui, coûte que coûte, ont décidé de faire écho à la veste rouge sur un mode joyeux et comme pour honorer, en chaque vivant, sa capacité d’espoir malgré l’audace insatiable de la douleur. Les lettres abandonnées près d’eux, sur des pierres brutalement cassées, ont subi l’outrage d’une interruption majeure du lien qui, les associant à d’autres, en faisait les gardiennes d’un message précis. Mais, dès lors, n’ont-elles pas voulu nourrir ces fleurs de leur secret perdu et méprisé par ceux qui les ont violentées ? Dans une transmutation invisible, au plus profond de l’humus, n’ont-elles pas fait le serment de donner leur énergie dédaignée par les hommes à ces fleurs qui, peut-être, attireront leur regard ? Elles y sont d’ailleurs parvenues puisque Didier Ben Loulou n’a pas manqué cette rencontre, nous proposant ainsi de méditer sur la métamorphose de la souffrance en étonnement devant l’humble résistance des fleurs.
On peut bien sûr objecter que, sur une autre image, les trois fleurs bleues, dont deux se fanent déjà, qui poussent en désordre au milieu d’une herbe brûlée le long d’une muraille fière de ses pierres blanches si caractéristiques de Jérusalem, n’ont la vertu ni de nous réjouir ni de nous étonner. D’ailleurs les quelques lettres sur lesquelles des tiges presque affaissées veillent avec une indifférence évidente, comme si elles étaient à bout de souffle ou qu’elles aient voulu partir ailleurs, semblent aussi égarées qu’elles. Mais voir ce déclin ne peut-il aussi nous faire toucher sensiblement notre désaccord essentiel avec lui ?  L’échelle assez rudimentaire, en bois épais qui, sur une autre image, est appuyée contre le mur d’un cimetière où l’on voit une plaque tombale dont l’inscription reste illisible, le symbolise au mieux. Elle semble suggérer au passant de quitter au plus vite ce lieu de mort et de monter vers le ciel si tentant au dessus du petit mur. Pourquoi pas en effet ? Mais suivre la promesse du ciel et des nuages ne se mérite-t-il pas par un long détour sur la terre ? Les lettres couchées sur la pierre en aiguisent le constat, et le faible rayon de lumière qui tombe sur elles rend douce cette pensée.
Il n’est pas sûr toutefois que ce soit là la conclusion du photographe. Certes il ne nous en impose aucune, il nous donne seulement à contempler ce que sa sensibilité et son intelligence ont saisi de la beauté et du mystère des lettres lorsqu’elles n’ont plus que la terre pour demeure. Mais c’est peut-être, malgré les frêles moments d’espoir au creux de ceux, plus nombreux, de redoutable mélancolie et de tristesse à fleur de peau, sur l’image d’une sérénité ample et sage qu’il convient de finir. L’image de cette pierre, plate et vénérable, recouverte d’un peu de mousse brune, de quelques cailloux et de lettres insistantes, tandis que les heures paraissent s’être immobilisées soudain, en suggère le sentiment. Cette pierre et ces lettres se fondent avec le paysage, avec les montagnes au loin et avec une mince bande de ciel rosé. Une clarté paisible s’est rendue au rendez-vous. La grande folie de l’histoire reste ici en suspens, les lettres ont gagné leur pari, elles l’ont, en cet instant, transformée en sérénité palpable et vraie.

 

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