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Didier Ben Loulou
Propos recueillis par Eran Gutterman, L'Arche n°606, novembre 2008

Né à Paris en 1958, Didier Ben Loulou suit des études d’histoire de l’art et de photographie. Au début des années 80, après un séjour à Tel-Aviv, il s’installe à Jérusalem. « J’étais le dernier dont on pouvait imaginer qu’un jour il puisse vivre en Israël. » témoigne-t-il. À l’occasion de la sortie de son nouveau livre « Jérusalem » et de son exposition à Hagalleria, ce photographe singulier nous a accordé une interview dans laquelle il revient sur sa carrière et raconte ses projets photographiques.

Comment s’est passé ton installation à Tel Aviv ?

C’était une période merveilleuse, j’ai tout suite aimé cette ville, les gens, l’architecture déglinguée, j’ai ressenti un sentiment de liberté comme rarement dans ma vie. J’y ai rencontré des gens magnifiques, qui étaient passionnants à entendre. J’ai aimé tous ces pionniers et ces vieux ashkénazes qui avaient tout laissé pour essayer de construire une nouvelle société loin du ghetto, plus égalitaire et collectiviste. Je garde une grande nostalgie de cet Israël là.

C’est là que tu commences à mener des projets photographiques.

Oui, l’un sur Tel Aviv et ensuite un autre sur Jaffa. Je travaillais la nuit comme barman dans un grand hôtel, et la journée je faisais mes images. Un soir, je me suis perdu dans Jaffa et plus particulièrement dans le quartier d’Adjami. C’était une sorte de no man’s land avec ses quelques rues aux maisons orientales, ça n’avait rien à voir avec l’architecture Bauhaus de Tel Aviv qui était juste à côté. C’était une sorte d’orient méditerranéen caché, en état d’abandon, de décrépitude, de ruines, qui m’a tout de suite apparu comme l’autre versant de la société israélienne. Celui que l’on ne voulait pas voir, une sorte de face cachée, oblitérée, occultée.

Que veux-tu dire exactement ?

Ce projet tourne autour de la notion d’exil. Pour beaucoup ce pays a été une terre d’asile et pour d’autres un lieu d’exil. Je marchais sur les traces de ceux qui avaient quitté leur maison, leurs rues, leur cimetière, et je me disais en faisant ces images que leur exil était aussi et étrangement le mien. Que cette absence me parlait, qu’elle pouvait être la mienne ou celle d’autres juifs. Que je ressentais cette mémoire, cette douleur, cette histoire comme mienne. En faisant mon livre “Jaffa, la passe”, je sais aujourd'hui que ce travail reste un témoignage en images et une réflexion unique sur ce pan d’histoire, que l’on ne veut pas toujours reconnaître ou admettre en Israël.

Ensuite tu t’installes à Jérusalem.

J’y travaille de 1991 à 2006. C’est un projet énorme et fou en soit, car je vais traverser deux Intifada avec leur part de violence, de douleur, de folie, où je me rends presque quotidiennement en vieille ville pour faire mes images. Je travaille comme les reporters sauf que je regarde autre chose qu’eux, mais je suis dans la même action. J’évacue l’événement au profit du quotidien, du réel, du fragment, du visage, tout en gardant l’extrême tension du lieu. C’est une immersion au cœur de cette ville étouffante de symboles et de fanatisme. C’est la monstration malheureusement d’une certaine faillite du spirituel et du religieux. J’ai passé quinze années de ma vie à photographier Jérusalem, le résultat c’est que je me suis brûlé, mais je sais que ce travail est une vision hallucinée mais qui comptera sur cette "cité à la dérive" pour reprendre cette belle formule d’un poète. Elle est loin de tous les chromos qu’on peut avoir sur “la ville sainte”.

Comment vois-tu ta démarche d’artiste ?

J’essaie avec l’outil photographique d’écrire quelque chose que je voudrais voir rester dans le temps, d’être au cœur d’une vision que je veux personnelle et en rien interchangeable. J’ai besoin pour travailler de me retirer, d’être totalement avec moi-même, de faire un certain silence en moi, et ensuite je peux descendre dans la rue, dehors, qui reste mon studio ou mon atelier de prédilection, pour me retrouver dans le flux de la vie tout en laissant une place importante au hasard, à la notion de risque pour être au plus proche de ce que je recherche. Je travaille plutôt comme un prédateur.

Tu as un procédé de tirage très spécifique ; peux-tu me parler de la technique du tirage au charbon ?

Je travaille depuis mes débuts de photographe avec l’atelier Fresson, c’est un procédé de tirage couleur à partir de pigments couchés sur un papier sensibilisé. C’est un procédé qui remonte aux origines du médium avec Poitevin, il est très riche, pictural et se conjugue parfaitement avec mon travail. Je ne cherche pas le bibelot photographique, mais j’ai besoin de ce rapport tactile, matériel avec l’image.

Sur quoi travailles-tu aujourd’hui ?

Je termine une série d’images sur la lettre hébraïque. Elles se font essentiellement dans les cimetières de Safed et de Jérusalem, sur de vieilles stèles, on y voit des noms effacés, des mots, des fragments de pierres, des traces, des nuages. C’est un travail très simple en apparence... très minimaliste sans effet, des tout petits formats. Sinon en 2006, j’ai commencé un nouveau projet, cette fois-ci à Athènes sur l’immigration de masse qui se mélange aux gens du voyages et au quart monde. Chacun vend ce qu’il peut, ça va de la contrefaçon en tout genre à de la drogue. La précarité, l’exil, la solitude, l’errance, l’esclavagisme moderne, c’est le quotidien de ces gens. Je montre toutes ces populations à la recherche d’un peu de paix et de confort, voilà me semble t-il vers quoi s’achemine une grande partie de l’humanité. Car photographier c’est aussi une manière de résister, d’être en guerre contre cet état du monde. Créer peut être aussi un acte de partage, de responsabilité, si ce mot veut encore dire quelque chose.

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