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Didier Ben Loulou
Sincérité du visage [Filigranes, 2004] / Catherine Chalier
Une fraternité secrète passe sur les visages photographiés par Didier Ben Loulou, mais une fraternité qui, loin de dépendre du désir invaincu de célébrer le lien humain, en dépit des passions qui tourmentent les habitants de Jérusalem, serait à chercher au cœur d’une extrême solitude. Cette solitude emplit l’espace, elle ne l’oriente pas, du moins pas encore. En effet même si, en de rares occasions, un pan de ciel ou d’arrière fond généralement peu distinct vient rappeler la lointaine présence d’une nature ou d’un monde, celle-ci n’ouvre jamais une perspective ou un horizon à partir desquels regarder les visages. Mais, inversement, comme ceux-ci n’invitent pas davantage à percevoir une quelconque réalité dans l’optique de leur propre clair-obscur, tout ce qui leur est extérieur paraît, en fait, sans importance. Dire cela ne va pourtant pas de soi puisque ces visages, insiste le photographe, ne viennent pas de nulle part, ils se rencontrent, maintenant encore, à Jérusalem, au cours de longues promenades en vieille ville, en s’enfonçant dans les ruelles d’où le ciel s’absente, dans les cours souvent un peu délabrées où vont et viennent des vivants parfois au bord d’une plainte insupportable mais aussi, incompréhensiblement, d’une audace de vie inouïe. Ces visages photographiés par Didier Ben Loulou ont reçu en partage une histoire ardente et fière, terrible et impitoyable qui, loin de transir leur ville toutefois, la maintient sur un perpétuel qui-vive. A première vue, ces visages ne plaident aucune cause, pas même la leur propre. Chercher à reconnaître en eux les traits fugitifs ou tangibles censés caractériser un juif, un chrétien ou un musulman s’avère tout autant impossible que vain. Peu importe en effet. Le photographe ne porte aucun jugement, il arrête simplement un visage - à moins que ce soit ce visage là qui l’arrête, de façon doucement ou brutalement impérative - avant que la nuit n’ait eu raison de sa présence fragile et incommensurable à tout destin commun. Mais si le visage s’impose alors sans permettre que l’on détourne les yeux vers autre chose, s’il occupe donc presque tout l’espace, ce n’est pas parce que le photographe a effectivement délaissé le contexte, oublié les échoppes des marchands, les cris et les odeurs, l’agitation et les bousculades, ou encore les menaces qui, de façon récurrente, rendent désertes les ruelles, afin de mieux centrer son appareil sur lui. C’est parce que le visage, eût-il les sombres couleurs d’un grain de peau vieilli, voire entamé par une souffrance pressentie comme tragique, impose le silence autour de lui, sans qu’il le sache, sans qu’il le veuille ou encore ose le demander explicitement. Le regard de ces visages ignore en effet le photographe, presque toujours tourné vers une intériorité que l’on devine habitée par l’usure d’une vie de labeurs sans heure d’allégresse, par une détresse insatiable et trop lourde, ou encore par une familiarité précose avec la cruauté, il se tait. Parfois un pouce abîmé par des tâches obscures et quotidiennes s’enfonce sur la joue, un ongle cassé jette une frêle clarté sur l’orbite d’un œil ; parfois encore la paume d’une main chasse l’éclat trop intense de la lumière ou des doigts salis viennent, violemment, avec insolence presque, se poser sur une bouche pour la contraindre au silence ou pour dire son effroi. L’étincelle qui anime les yeux des humains n’a pourtant pas disparu, mais elle surgit de façon imprévue, dans un regard furtif et bientôt malicieux, dans la sagesse presque à bout de souffle d’un vieillard, ou encore sous le foulard bleu d’une femme dont les traits sévères condamnent la résignation et refusent l’apaisement. Comme si, peut-être, la répétition des jeux mortels des humains l’avait privée de toute douceur, ou bien qu’elle la retint au plus profond d’elle-même, au point même de ne plus savoir qu’elle pourrait lui céder, afin de ne plus pleurer et de rester sauve. Ces visages ignorent donc presque toujours le rire et les larmes. Le photographe ne se permet pas en effet la facilité de les saisir à l’instant où ils consentiraient à l’ivresse ou à l’impiété de plaisirs qui, dédaignant les blessures du monde, affirmeraient la pure jouissance d’être encore là, même sans guérison et sans espoir. Il n’accepte jamais non plus la tentation si peu exigeante d’inciter à la compassion ou de subjuguer en donnant à voir, de façon impudique, des pleurs trop visibles, des pleurs inconsolables car inconciliables avec le pardon à la vie qui continue affairée et indifférente. Parfois pourtant, dans son travail, l’esquisse d’un sourire ou des yeux fermés sous l’effet d’une sensation fugace d’apaisement, voire de muette jouissance, viennent s’essayer à un très timide éloge de la vie. Un éloge près à disparaître toutefois, en s’excusant sans doute de son audace, pour laisser la place à l’opprobe autoritaire des jours sombres. Comme si ceux-ci ne cessaient de venir réclamer leur dû, même aux jeunes existences dont la peau porte déjà la marque de cicatrices viriles et navrantes. Même aux vieillards dont les narines ou la bouche frémissent encore d’un surplus de vie austère tandis que leurs yeux, déjà, se recueillent dans l’obscurité et l’absence. La ferveur du photographe reste toujours sévère. Il ne cherche ni à attendrir ni à retenir le regard par des poses convenues ou rituelles, celles qui, par exemple, transmettent cette icône toujours intacte de Jérusalem que d’aucuns aiment tant reconnaître sur des images en provenance de cette ville au point, peut-être, d’éprouver un certain frisson d’étrangeté face à des images qui interdisent ce confort ou cette tranquillité engourdie. Didier Ben Loulou refuse également de présenter des instantanés dont il pourrait d’avance calculer les effets de connivence ou de sympathie pour leur évidente teneur pathétique ou encore pour la facile identification qu’ils induiraient. Or s’il ne le fait pas c’est précisément parce que regarder un visage, ou le donner à voir dans une image, n’équivaut jamais à regarder ce à quoi on s’attendait et encore moins à s’identifier à lui sous prétexte que l’on y reconnaît une personne de la même religion ou de la même ethnie que soi. C’est bien au contraire être tenu en éveil par une énigme profonde, eût-elle des couleurs aimables et un parfum d’enfance inaltérée, une énigme qui restera insoluble, dût-elle venir de Jérusalem et eût-on longuement contemplé ce visage. Enfin l’art du photographe n’ayant jamais pour but d’idéaliser ce que l’œil voit, il ne veut pas non plus adoucir le spectacle de la fatigue ou de la misère, ou édulcorer le face à face avec les marques âpres et brûlantes, mais nobles et intimidantes aussi, laissées comme autant de minuscules points de désolation sur la chair fragile des visages, par l’usure du temps ou la proximité de l’abîme. Il montre tout cela parce que, sans doute, tout cela s’est imposé à lui, l’a pris au dépourvu sans qu’il ait eu le temps ou le désir de s’en protéger. S’il arrive qu’une main dont la peau sombre, aux veines très apparentes, une main âgée, vulnérable et belle, se pose sur un texte dont la graphie un peu effaçée laisse malgré tout supposer qu’il s’agit d’une Bible hébraïque, ce n’est évidemment pas afin d’introduire une fine touche traditionnelle au vif de son travail. Une touche qui, somme toute, rassurerait en introduisant un repère reconnaissable. C’est parce que, semble-t-il, cette main là, comme ailleurs cette nuque baissée sous l’emprise de doigts impitoyables, ou encore cette paume durcie qui fait le guet ou qui cherche à protéger des yeux délicats, incapables de soutenir l’intensité et l’éclat de la lumière, disent aussi le visage. Certes les yeux, le nez, la bouche, les joues, mais aussi le front, les cheveux, les cils et les sourcils, caractérisent habituellement ce qu’on appelle un visage mais, ici, il arrive qu’une main ou une nuque témoignent aussi pour lui. Cela signifie que le visage reste rebelle à sa réduction aux éléments censés le composer. Non seulement parce qu’il les excède tous, par son regard où se déchiffre une souffrance et une grandeur propres à qui défie le destin pourtant inévitable des vivants, mais aussi et surtout parce qu’il demeure impossible d’assigner au visage une place précise et définitive sur la topographie du corps. Il arrive dès lors que le visage se réfugie dans une main ou vienne s’incruster dans une nuque pour solliciter l’attention. Inversement, et pour les mêmes raisons, Didier Ben Loulou photographie souvent une partie, voire un fragment, du visage. Des lèvres et des narines dont, sans crier gare, il impose une proximité insistante et inévitablement dérangeante ; un œil, des sourcils et quelques poils sur une joue qui, dans une certaine tendresse, font pressentir un homme habité par le désir de veiller encore ; l’ombre de cils sur une joue marquée par un grain de beauté qui suggère le temps précaire du repos, une trêve dans les épreuves ou dans la lutte ; ou encore cet ongle tout autant lumineux que sali prêt à abîmer l’œil sur lequel il s’appuie trop durement, laissant supposer un surplus insupportable de lassitude ou d’effroi. Or ces fragments de visage, l’obsession des détails et le souci de s’approcher au plus intime du pigment de la peau jusqu’à le rendre presque tangible, signifient le visage avec autant de force, sinon davantage, que si celui-ci était présenté dans sa complétude et sa distance. En effet, de même qu’une main ou une nuque témoignent du visage pour ceux qui les regardent attentivement, parce qu’elles expriment, par exemple, l’angoisse ou la colère, la détresse ou la rancune altière, un infime détail du visage parle, lui aussi, en toute solitude, de cette longue inquiétude qui habite inévitablement les hommes. Même quand ils cherchent à s’en débarrasser sur d’autres, sur ceux dont ils voudraient supposer qu’ils la porteront à leur place ; même quand ils veulent, par tous les moyens, y compris le meurtre, l’offrir en sacrifice en la portant sur l’autel de leurs passions ténébreuses. Or si ce qu’on nomme visage n’est jamais purement et simplement localisable, repérable comme tel sur une partie très précise du corps dont on pourrait facilement dénombrer chacun des éléments qui le composent, c’est parce que cette inquiétude indissociable du visage ne l’est pas davantage. Elle irradie de chacun des pores d’une peau blessée, de doigts affamés de tendresse, d’une ride insistante et farouche, ou encore d’une bouche muette face à l’offence. Elle vient même parfois se lover au plus près des perles de sueur qui apparaissent impudiquement sur une chair, ou encore dans les mêches grises des cheveux et dans le rouge trop intense de lèvres fermées sur leur déreliction. C’est pourquoi même un visage décomposé, comme on dit très justement, par l’affront ou la terreur, reste indubitablement un visage. En effet, par delà son apparence sensible, belle ou laide, séduisante ou repoussante, il y a visage pour celui qui regarde dès lors qu’il perçoit cette inquiétude propre à l’humain. Un visage s’annonce, humble et grand en même temps, parce qu’il parle à sa façon toujours unique, irréductible à son appartenance à une communauté, à une famille ou à un clan, de cette inquiétude aussi ancienne que l’existence des hommes. Il cherche, sans le savoir évidemment, à la faire partager à ceux qui voudront bien un instant arrêter leurs pas et cesser de porter un regard avide ou indifférent sur le monde. Il se fait ainsi entendre du photographe tant il est vrai que le partage des sens, de la vue et de l’ouïe, reste sans pertinence face aux visages. Il semble en tout cas que Didier Ben Loulou perçoive chacun d’entre eux à la mesure de son écoute de l’inquiétude singulière qui l’habite et le violente. Son propre projet de photographie et cet appel du visage s’éprouvent l’un l’autre au cœur d’un chiasme dont il reste impossible et vain de se demander comment en dénouer les fils afin de savoir qui en a eu réellement l’initiative. La rencontre du regard attentif de l’un, regard permis sans doute par un consentement non complaisant à sa propre blessure de personne humaine, et du dénuement sensible du visage de l’autre, visage toujours exposé aux ravages d’une haine qui, inexplicablement, paraît à Jérusalem encore plus inexpiable qu’ailleurs, n’autorise en effet aucune ligne de démarcation claire entre l’un et l’autre. Mais n’y a-t-il pas là alors, pour cette raison même, l’annonce d’une courte trêve fraternelle dans l’absurdité et dans l’implacable puissance du malheur ? Le photographe ne la promet-il pas, sans nécessairement le savoir d’ailleurs, à ceux qu’il regarde ? Ceux-ci ne l’espèrent-ils pas secrètement de lui ? Surtout ceux de ces visages qui portent la trace la plus intensément durable d’avoir eu à affronter, jour après jour, l’indifférence et le rejet, le chagrin et la colère, et qui ont du, sous l’effet d’une dureté éprouvée comme une fatalité irrémissible, se résigner à oublier leur plainte de recevoir si peu de tendresse ; ceux encore dont les rides accusent le choc de tourments anciens, d’outrages subis, de la longueur des veilles imposées et des instants de grâce toujours davantage écourtés pour cause de labeur et de chagrin. Tous ces visages en effet qui viennent à nous maintenant ne sont-ils pas, malgré tout cela, encore un tout petit peu disponibles, même s’ils disent le contraire, pour aborder aux rivages d’une courte minute de tendresse et de fraternité? Voire à ceux moins vraisemblables encore d’un amour vigilant ? Si presque tous ces visages de Jérusalem se recueillent au plus près d’une douleur impartageable, un frémissement issu des profondeurs de leur intériorité, à peine perceptible parfois, les porte pourtant encore à faire acte de présence et d’appel. Sans oser ou sans pouvoir se l’avouer à eux-mêmes, sans pathétique ni bravade, ils semblent attendre, depuis très longtemps pour certains d’entre eux, une très improbable rencontre. Celle d’un regard qui, parce qu’il se poserait sur leur corps fatigué de porter le poids fatidique d’une austère rancune contre la vie ou d’une intimité trop longue avec la solitude, répondrait enfin à leur appel silencieux, avant qu’il ne soit trop tard et surtout s’il se fait déjà tard. Un regard qui, parce qu’il annoncerait que leur vie compte pour quelqu’un, détournerait le leur des hantises angoissantes et morbides qui les guettent et auxquelles il leur arrive certainement de s’abandonner. Il leur donnerait ou leur redonnerait le goût de venir prendre place, parmi les vivants, à une place unique et insubstituable, pour un temps bref et désirable. Mais l’énigme singulière qui les habite et que le passage d’un éclair dans les yeux, la tourmente de lèvres soudain trop serrées ou encore la rébellion légère d’un geste ne dévoilent pas, n’en sera jamais levée pour autant car elle reste certainement énigme pour eux aussi. Le photographe dût-il approcher son appareil encore plus près de leur chair fragile et blessée, jusqu’à sembler vouloir toucher leur peau, caresser leurs rides, palper les mèches de leurs cheveux ou respirer, de façon presque obsessionnelle, au rythme de leurs mouvements intérieurs, cette énigme demeure. Elle est rétive à toute prise, soustraite à son habileté technique, toujours au-delà de ce que son regard attentionné et fraternel saisit. Même quand il donne à voir le plus éphémère, tel un soudain éclat qui passe dans des yeux ou une très timide esquisse de sourire. Quoiqu’il fasse, il reste au seuil de l’énigme. Le secret du visage demeure inviolable, inatteignable, même s’il est malheureusement aussi soumis au péril d’être violenté et assassiné. Or il est beau, bon et juste que ce secret persiste car, dans le cas contraire, ces visages ne seraient précisément plus des visages. Ils disparaîtraient, dépouillés de cette intimité secrète, à soi-même d’abord, grâce à laquelle chacun respire, vit, désire et aime. Une intimité qu’une certaine folie de la transparence de tous à tous, une volonté de maîtrise forcenée ou encore une impudeur extrême, ne veulent pas entendre et confondent avec une résistance à vaincre, par tous les moyens. Le photographe par contre s’arrête au seuil parce que, sans doute, il pressent que ce secret inviolable qui l’appelle et qui l’oblige à s’immobiliser pour regarder un visage a la dimension de l’infini. Ces visages, saisis sur le vif d’une existence fière et intransigeante jusque dans sa nudité sans défense, toujours déjà exposée au grand vent de violences imprévisibles et possiblement meurtrières, témoignent de traits humains universels. Toutefois comme Didier Ben Loulou insiste sur le fait qu’il les a rencontrés dans la vieille ville de Jérusalem, il convient de se demander, pour conclure, comment cette précision éclaire son travail puisqu’il refuse fermement par ailleurs d’en faire l’alibi d’un regard ethnologique ou encore partisan. Si rien n’indique Jérusalem sur ces images, le souci du photographe de ne jamais donner à voir un visage dans sa complétude retient pourtant l’attention comme une trace décisive de cette provenance. En effet, l’interdit biblique et coranique de la représentation qui, depuis un passé immémorial, freine l’audace du regard des peintres, des sculpteurs et des photographes, avant qu’ils ne cèdent à la tentation de s’emparer de l’invisible pour le forcer à entrer dans le visible, afin de le tenir à la disposition des hommes, reçoit ici, grâce à ce souci, sa plus noble signification. Le lien entre cette mise en garde et la condamnation de l’idolâtrie, c’est-à-dire du désir de s’appropier l’invisible, par une image ou par une idée, est longuemement médité par les sages dans le Talmud. Or, loin de condamner absolument le geste qui cherche à représenter, ils estiment que « tous les visages sont permis, sauf le visage de l’homme » (T.Babli Roch haChana 24b). Ce qui, néanmoins, n’équivaut pas à un anathème jeté sur les portraits puisque ceux-ci restent malgré tout autorisés dès lors qu’ils sont sans relief et que, surtout, ils ne prétendent pas à la complétude. Qu’il ait voulu ou non tenir compte de cet avertissement, les visages photographiés par Didier Ben Loulou transmettent le sens profond de cet interdit qui ne vise pas à mutiler un artiste dans ses émotions et dans son travail, voire à rendre impie son éloge de la vie créatrice, mais à l’inciter à ne pas fréquenter les rivages tentateurs de l’idolâtrie et de la mort. La complétude risque en effet toujours de sidèrer la vie, de jeter un sort de ténèbres et de mort sur ceux qui, satisfaits ou rassasiés par ce qu’ils voient ou savent, ou encore saturés par un visible envoûtant, se ferment bientôt à tout désir. En prenant le parti du fragment, en accompagnant souvent les visages d’une gangue d’ombre, fine et décisive, Didier Ben Loulou fait au contraire un pari de vie, même quand il oblige le regard à s’affronter à la souffrance et à la misère. L’absence de complétude, cette ombre qui demeure, ne vont-elles pas alors de pair avec une quête, pas nécessairement explicite à soi-même, de cette lumière invisible qui permet de voir le visible sans se donner à voir ? Une telle interrogation ne relève pas d’une volonté de mesurer le travail du photographe à l’aune d’une hypothèse métaphysique, elle est suscitée par l’émotion éveillée par ces visages. Même quand le face à face proposé impose la confrontation à une grande solitude, à sa sueur et à son angoisse, ou encore à son effort ardent pour ne pas sombrer, du moins pas encore, il semble que tout cela, cette longue détresse et cet instantané de précaire clarté, vient vers nous, maintenant encore, sur le fond de cette lumière invisible. Mais cette lumière n’est pas à chercher dans un ailleurs lointain, voire dans un au-delà du monde, elle habite au plus secret du regard de l’artiste. Un opprobe terrible pèse sur toutes les activités humaines, y compris l’art ou la philosophie, depuis que le siècle dernier a inventé la mort de masse et l’acharnement à éradiquer toute trace d’humanité sur les visages. En privant hommes, femmes et enfants de nom, en dénudant et en frappant leurs corps, en rasant leurs cheveux, en ravageant leur chair à la machette, avant de la faire périr comme une chose inutile ou nuisible, les assassins ont laissé derrière eux un héritage de mort sur tous les continents. Or, par son travail sur le visage humain, sans naïveté aucune, avec au contraire une extrême conscience de la force du mal, Didier Ben Loulou s’oppose résolument à cet héritage. Avec d’autres, avec ceux qui, artistes ou philosophes, savent combien la nuit peut grandir avec une rapidité extrême sans que personne, ou presque, ne la retienne, il obéit à une injonction de vie. Ses photographies, en ce sens, laissent entrevoir l’aube incertaine et fragile d’une réparation.
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