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Didier Ben Loulou
Jacques Py, "Entre ombre et lumière: la couleur", Éditions Ides et Calendes, Neuchâtel, Suisse, 1996
La couleur, l'artiste parle couleur, et il répond à la couleur par la couleur. Il vit dans son objet, au milieu de ce qu'il cherche à saisir, et dans une tentation, un défi, des exemples, des problèmes, une analyse, une ivresse perpétuels. Il se peut qu'il ne voie ce à quoi il songe et songe ce qu'il voit*.
Paul Valéry Je ne connais de lui, et rien d'autre, que ses photographies en couleur, intimement liées à cette ville de Jérusalem. Je ne sais de lui que des questions inquiètes et son désir de nous dépeindre d'inextricables imbrications entre des territoires et des hommes. Ainsi, dans ses partitions religieuses ou ethniques, ses morcellements topographiques et politiques, qui définissent une insaisissable cité, Didier Ben Loulou cherche, dans la couleur, la conjugaison des marques durables aux furtifs passages des ombres. Dans la cassure d'instants volés à la mémoire d'une ville, qui se rêve éternelle, l'image achoppe entre l'acuité d'une mise au point et l'évanescence d'un flou. Chaque lieu où l'histoire se fossilise dans la lumière irradiante de la pierre, la trace légère des craies et l'ombre absorbante le disputent au filé d'un geste, l'esquive d'une tête ou la dérobade d'un corps. Cette rupture inévitable entre le permanent et le fugace, est l'objet même du placement de sa couleur dans le cadre, comme si l'interstice de cette dissociation devait être le seul endroit où une cohésion photographique serait rendue possible. Cette présence au monde, le photographe l'instruit physiquement du regard qu'il porte à l'histoire et à la géographie urbaine d'un lieu élu. Il a délibérément choisi d'y vivre la relation anxieuse de l'existence éphémère d'un individu confronté à la permanence d'un site trois fois millénaire, trois fois investi de monothéisme, édictant par trois fois des interdits à la représentation des êtres vivants. C'est ainsi, par cette adéquation indéfectible de l'auteur à cette ville, d'un moyen technique délibéré associé à un propos intentionnel que son oeuvre prend sens et existe. Des territoires et des hommes, il n'y a pas d'opposition, mais une mise en regard d'un même sujet. Ces photographies ne sont donc ni des paysages ni des portraits. Le visage s'y manifeste comme le miroir d'un espace. Il ne pose pas, mais par cette relation spéculaire, il dépose cette parcelle d'un lieu et il en est l'incarnat, la chair de sa couleur, saisie de la prise de vue à sa retranscription dans la texture même d'un tirage au charbon*. “La relation au visage est d'emblée éthique” comme l'écrit Emmanuel Lévinas*, et cette frontière, sur laquelle le photographe dit qu'il travaille, relève bien moins de fait politique, qu'elle ne se présente dans l'axe d'une dichotomie de sa relation à l'autre et dans l'approche d'une peau qui résonne, au sens strict des mots, d'un lieu qui fait face. sPlus que n'importe quelles autres parties du corps, se sont bien celles exposées au soleil et à la vulnérabilité que capte le photographe. Qu'elles portent cette lumière au front, comme d'autres ont de la terre aux ongles, toutes sont le reflet du sol qui les accueille et chaque fragment photographié apparaît tel l'éclat dispersé d'un tout, comme si l'essentiel avait été perdu dans un désastre, c'est-à-dire littéralement séparé d'un astre, pour reprendre une définition de Maurice Blanchot. Et le fragment reste encore, sans doute, le moyen le plus sûr de s'écarter de la tentation récurrente de l'idolâtrie dont l'avatar serait l'identité. Parce qu'éloignée du reportage et du pittoresque, comme dans le Nouveau Roman, l'observation n'est, ici, en oeuvre que pour vouer le descriptif au fiasco de son entreprise. Par la conscience de cet échec, l'oeuvre de Didier Ben loulou appartient à la forme littéraire de l'autobiographie, d'autant que, par ailleurs, son approche esthétique du sujet est indissociable d'une détermination qui engage toute sa vie. Le mot arabe al djarb, qui signifie, pour les théologiens, la toute puissance de Dieu sur l'homme, sa soumission et sa réduction, est aussi la racine étymologique du mot algèbre. De cette manière, on peut comprendre la relation qui s'établit entre dessein et dessin, on peut envisager que L'oeuvre photographique de Didier Ben Loulou soit ainsi la figure esthétique de cette soumission au destin. Jacques Py, 1996
* Pièce sur l'art, Oeuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la pléiade.
* Depuis très longtemps les épreuves photographiques de Didier Ben Loulou sont réalisées suivant le procédé Fresson. Il s'agit d'une technique de tirage inaltérable réalisée avec du papier dessin sur lequel on insole, à partir d'un cliché projeté, une gélatine préalablement sensibilisée à la lumière. Après les différentes expositions correspondant à la sélection colorée de l'image initiale , les poudres pigmentaires de trois couleurs primaires et du noir viendront successivement se fixer dans les fibres du papier, lors du développement de l'image.
* Éthique et infini, Paris, fayard, 1982.