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Didier Ben Loulou
Jérusalem, in Epok n°12, Janvier 2001, Yasmine Youssi

Fragments d'une mosaïque ensanglantée, Jérusalem vit aujourd'hui au coeur d'une tourmente qui risque d'emporter ses habitants dans une tragique spirale.

De cette ville trois fois millénaire, berceau des trois religions monothéistes, on connaît son mur des lamentations, son esplanade des mosquées, son Saint- Sépulcre. On sait que se côtoient l'étoile de David, le croissant musulman et la croix chrétienne...

Mais au-delà des clichés, des tourbillons d'images des chaînes de télévision, des flots de commentaires des uns et des autres sur une ville sainte que chacun voudrait voir comme une capitale, qu'en est-il de la vraie Jérusalem? Un photographe, Didier Ben Loulou, qui s'y est installé en 1993, nous propose dans un livre et une exposition une série d'images obsédantes, où sont interrogés les origines et les cultes de chaque habitant, mais également les liens qui les unissent. Jérusalem y apparaît comme une vaste mosaïque d'atmosphères, d'attitudes et de couleurs... « Jérusalem est une ville à part, singulière, à la densité unique. Une quantité de gens venant de cultures et d'horizons différents y vivent.» Juifs d'Europe de l'Est, juifs séfarades rejoints récemment par les falashas d'Éthiopie, musulmans, chrétiens (parmi lesquels chaldéens, syriaques, maronites), se croisent dans les ruelles étroites sans jamais se rencontrer. «J'avais déjà parcouru la ville en tout sens avant de m'y installer. Je voyais un peu les problématiques que mon travail impliquait, se souvient le photographe. Mais des choses se sont révélées au fur et à mesure, comme les questions liées aux notions de territoire, d'origine, de sacré, d'écriture.»

Tous les jours, Ben Loulou arpente la ville. Il n'a pas de studio. Son lieu de travail, ce sont les neuf kilomètres carrés de la cité antique, et ses trois quartiers, juif, musulman, chrétien. « On peut passer d'un quartier à l'autre sans s'en rendre compte et pourtant des frontières sont là, invisibles mais extrêmement présentes.» Il retourne souvent aux mêmes endroits, attend que quelque chose se révèle, « va à la pêche» comme il dit, s'en remettant au hasard des rencontres puisqu'il n'y a aucune mise en scène dans ses images». Au coeur de son oeuvre, la lumière forte, incendiaire, brûlante qui exacerbe les couleurs en les rendant presque tactiles. Elle quadrille l'image, divise l'espace, dresse des frontières, efface les regards. Son travail avance fragment après fragment, au plus près des choses. Des pierres, un mur, des portes, des stèles, des visages, cadrés en gros plan. Ainsi ce bout de parchemin en hébreu, cette échine courbée, cette paume ouverte sur un couteau à la lame émoussée. « Pour moi, il était hors de question de faire un énième reportage sur Jérusalem... Je voulais jouer avec ses fulgurances, son chaos et sa folie, et le faire dans la durée. On ne peut travailler sur une ville comme ça en quinze jours ou même en trois mois. Je veux construire, à partir de ce lieu, une vision singulière. Je veux me servir de Jérusalem comme d'un microcosme, la représenter comme un fragment d'univers concentré.»

L'embrassement actuel plonge Didier Ben Loulou dans un profond scepticisme: «Tant que les choses sont d'ordre politique, elles peuvent être réglées. Mais là, on est dans l'irrationnel. Et Jérusalem ce n'est que ça. On est dans un lieu de fanatisme, de haine. Haine de l'autre, haine de soi-même. Tant qu'on reste dans l'irrationnel, il n'y a pas de dialogue possible.» Restent le bruit et la fureur.

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