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Didier Ben Loulou
"Quatre regards d'artistes juifs sur les Palestiniens" / Michel Guerrin, Le Monde,  20 juin 2003
C'est l'exposition la plus excitante du festival PhotoEspaña de Madrid : comment quatre photographes et vidéastes juifs, deux vivant en Israël (Didier Ben Loulou et Efrat Shvily), deux en dehors (Michal Rovner et Matei Glass), voient "l'Autre" palestinien, se définissent par rapport à la question des territoires occupés. "L'autre bord" illustre quatre parcours, quatre douleurs. Ils ont vu des attentats, des amis à eux en sont morts. Leurs regards sont à la frontière de deux Etats, autant plongés en eux-mêmes que dirigés vers le Palestinien. "C'est très dur de s'arracher à soi et à ses convictions", dit Didier Ben Loulou. La formule est centrale, elle se vérifie dans les oeuvres, présentées au Circulo de Bellas Artes. Ces dernières, déjà, se démarquent de l'imagerie standardisée sur le conflit. Les Palestiniens sont "terroristes ou victimes", résume Matei Glass, né à Toronto d'une famille d'origine roumaine, installé à Barcelone. Didier Ben Loulou, né à Paris, est installé à Jérusalem depuis dix ans. Il voit les reporters qui "débarquent pour une semaine, ne comprennent rien aux enjeux politiques et religieux, se déplacent en groupe et produisent la même image. Je pense à une photo durant la deuxième Intifada où on voit trente photographes accroupis qui fixent un gamin jetant une pierre. Ils la font parce que le cliché est photogénique, que le regard va vers le plus faible, que la presse aime ça. On retrouve des stéréotypes similaires au XIXe siècle." Voulant prendre le contre-pied de cette imagerie, Oliva Maria Rubio, commissaire de l'exposition, a choisi " quatre artistes juifs qui travaillent sur l'identité, les deux peuples, leur "ennemi" et dont la pensée est ouverte, jusqu'à critiquer leur camp". Didier Ben Loulou se dit "évidemment en faveur d'un Etat palestinien, sans quoi on va au chaos."Matei Glass a passé un an dans un kibboutz d'Israël, à 18 ans : "J'étais sioniste, je voulais défendre le pays, j'ai appris l'hébreu. Il y avait nous et les autres. J'étais défini par une identité meurtrière. Après un an, mon opinion change : je suis troublé non par l'existence d'Israël mais par ce que je vois de l'occupation de la Palestine, de la répression des populations. Je vois aussi une société israélienne moins solidaire, moins collectivisée, plus matérialiste. Je ne deviens pas anti-israélien, je deviens favorable à un Etat palestinien." Michal Rovner, née à Tel-Aviv, installée à New York, réalise des vidéos et des photos montrant des petits personnages fantomatiques et flous, qui s'agglutinent, s'ignorent, s'opposent, se rapprochent. C'est l'oeuvre la plus éloignée du conflit. "Mon travail n'est pas directement lié à la question israélo-palestinienne. Je montre des situations de conflit, de tensions, de fractures, de vulnérabilité." Pour Oliva Maria Rubio, "Rovner dit avec ses fantômes, dont on ne sait s'ils fraternisent ou se battent, qu'il n'y a pas une vérité dans son territoire". Les trois autres artistes se confrontent directement à la question palestinienne. La plus directe, la plus documentariste aussi, est sans doute Efrat Shvily, qui montre des photos remarquables de maisons israéliennes, souvent des bâtiments de colons dans les territoires occupés, dont l'architecture parfois proche du bunker ou du site archéologique, entre construction et démolition, toujours vide de personnage, sans échelle, au point de donner l'illusion d'être une maquette, renvoie à l'histoire, à l'identité nationale, à l'appropriation du territoire de l'autre. Une autre série d'Efrat Shvily, réalisée en 2000, est présentée à la Biennale de Venise : 23 portraits serrés de possibles ministres palestiniens, matérialisation d'un gouvernement utopique - la série vient d'être publiée dans un petit livre passionnant, Palestinian Cabinet Ministers 2000 (éd. Witte de With, Centre d'art contemporain, Rotterdam, 65 p., 12 euros ). Didier Ben Loulou s'est lancé dans un patient travail sur Jérusalem, ville "trois fois millénaire, trois fois sainte, trois fois monothéiste, donc extrêmement belle et tragique", "baromètre instructif" sur le fanatisme. Il travaille par séries sur l'enfermement, l'architecture. A Madrid, il expose des fragments de visage où il mêle, sans les identifier, chrétiens, juifs et musulmans. Israéliens et Palestiniens. "Ce qui importe est ce qui reste d'humain, dans la nudité des traits, après la douleur, la souffrance, l'enfermement, le déracinement." Les portraits carrés de Didier Ben Loulou, le coloriste de l'exposition, sont le résultat d'errances quotidiennes. Les photos sont souvent des collages de visages, comme celui de ce couple frère-soeur de Palestiniens catholiques, qui s'entrechoque et évoque la ville stratifiée, étouffante. "Je veux montrer le conflit en creux, ce qui le forge, ce qu'il provoque." Les images sont très esthétisées. "La lumière est incendiaire. Le temps et la douleur se lisent sur la peau." Matei Glass, enfin, montre des photos, une vidéo, publie un livre (The Other in Palestine, éd. Actar 2003). "Ces images et le livre sont le résultat d'un voyage de cinq ans, que j'ai fait pour me situer." Des images en noir et blanc, sensibles, littéraires, parfois floues, proches du journal autobiographique, plus proche de la thérapie que des Palestiniens, intéressantes en cela et par le fait de ne pas montrer l'Autre en victime. Glass écrit : "Peut-on combler un trou dans notre identité ? On peut se définir en essayant de définir l'Autre. Ces images sont des images de moi-même et viennent de mon besoin d'apprendre sur un peuple dont je ne savais pas grand-chose. Avec le temps, j'ai compris qu'Israël n'était pas cet endroit héroïque, cette patrie vaillante, dont l'imagerie m'a fait vibrer en tant qu'enfant. Le Palestinien est un jumeau oublié de l'utopie." Matei Glass présente aussi à Madrid la vidéo Magnetic Identities. Soit le check-point d'Erez, en 2001, où 35 000 Palestiniens de Gaza passent, sont identifiés par leur carte magnétique, fouillés, avant de se rendre sur leur lieu de travail, dans le sud d'Israël. Le film traduit l'humiliation d'un peuple réduit à la nuit et renvoie à la formule d'Edward Said, qui avait qualifié ce tunnel de "rampe de bétail dans l'obscurité". "Je montre ce que j'ai ressenti", dit Matei Glass. Didier Ben Loulou lui a dit qu'il n'aimait pas son film. "Je crois qu'il est plus intéressant de savoir et de montrer pourquoi on en arrive à cette situation." Entre eux, un dialogue est né. C'est tout l'enjeu d'une exposition passionnante.
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